‘L’Intelligence Économique et Stratégique’ rencontre avec le Professeur Jean-Claude Javillier AA IE IHEDN

cropped-kamsyn-logo-new.jpg

Depuis plus de 80 ans, l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) s’inscrit  dans une mission de développement de l’esprit de défense chez les civils et militaires français et étrangers. A l’École militaire, Paris, où il est situé, l’IHEDN assure un certain nombre de formations qui regroupent, chaque année, environ 13 000 auditeurs. L’un de ses bureaux ‘Intelligence économique et Cyberdéfense’ a été créée dans un contexte où l’environnement géopolitique, économique, technologique et législatif constitue un réel avantage concurrentiel. Ainsi, il convient de le valoriser et de le protéger contre les risques d’intrusion, de manipulation et de pillage. Président d’Honneur de l’Association des Auditeurs en Intelligence Économique (AAIE) (Présidente Mme Claire Julien-Vauzelle) qui compte aujourd’hui plus de 100 praticiens issus des différents domaines d’activités des entreprises privées mais également des différents corps d’armées, le Professeur Jean-Claude Javillier répond aux questions de KAMSYN.

ecole-militaire-paris-1
École Militaire, Paris     IHEDN

Professeur JAVILLIER, vous êtes Président d’Honneur de l’Association IE de l’IHEDN. Pouvez-vous nous présenter l’IHEDN en quelques mots? Quand et comment l’Institut a-t-il vu le jour ? Dans quel contexte ?

Il va de soi que je m’exprime en qualité de président d’honneur d’une association, et non point comme représentant de l’Institution que nous entendons servir, l’IHEDN. Cet Institut a été créé en 1936 par l’Amiral Castex. Il s’agissait, à la base, d’un institut militaire ayant pour vocation de former des hauts-fonctionnaires civils et militaires dans l’optique de la préparation de la guerre. Après la libération de la France, en 1948, cet institut est devenu un institut de défense nationale avec des missions beaucoup plus larges. Des missions qui sont celles d’une rencontre entre des personnes militaires et des civils, donc entre des cadres de l’État et du secteur privé. En 1979, cette institution, qui faisait partie du ministère des armées, a été placée sous la tutelle du Premier Ministre. Depuis, participent aux activités de cet institut le Ministère des Affaires Étrangères (le “Quai d’Orsay”), le Ministère de l’Intérieur ainsi que bon nombre d’autres Ministères. L’IHEDN est donc devenu une institution plurielle, et, partant, plus seulement militaire, un établissement public administratif, ayant une personnalité morale propre et bénéficiant d’une autonomie financière, ce qui n’est pas sans importance pour ses activités.

professeur jean claude javillier aa ie ihedn
Professeur Jean-Claude JAVILLIER Président d’Honneur de l’Association IE de l’IHEDN

Quels sont les principaux objectifs de l’IHEDN ? Sa vision ? Ses principaux axes de formation ? A quel genre de public s’adresse-t-il ?

La finalité de l’IHEDN, c’est, en quelque sorte, de promouvoir un esprit de défense dans tous les domaines, qu’ils soient économiques, juridiques, sociétaux, etc. C’est dans ce sens aussi que les formations qui y sont dispensées touchent les domaines les plus variés. Parmi les multiples sessions de formation que cette institution organise, il convient d’en distinguer deux types : d’une part, les sessions nationales, et d’autre part, les sessions régionales

Dans le domaine des sessions nationales qui regroupent des auditeurs et auditrices, sélectionnés après étude de candidature, nous pouvons citer la session qui porte sur la politique de défense, celle qui concerne l’armement et l’économie de défense, mais aussi d’autres sessions qui ont, actuellement, une importance considérable, comme la session sur les enjeux stratégiques dans le domaine maritime, ainsi que celle sur la souveraineté numérique et la cyber-sécurité. D’une durée de 60 jours pour la politique de défense et l’armement, de 25 jours pour la session maritime et de 20 jours pour la souveraineté numérique, ces sessions annuelles regroupent entre 50 et 100 auditeurs.

Pour ce qui est des sessions régionales, qui se tiennent donc de façon décentralisée en France, celles-ci ont pour but de réunir des auditeurs civils et militaires pour développer des analyses et des travaux sur les sujets de défense. Toujours dans ce cadre de formations dans les régions, nous sont aussi assurés des cycles spéciaux, destinés aux collaboratrices et collaborateurs parlementaires mais aussi aux jeunes en activité, ainsi qu’étudiantes et étudiants, civils et militaires, entre 20 et 30 ans.

business-meeting

Il faut noter que l’IHEDN organise, au sein de son bureau Intelligence économique et Cyberdéfense, outre des sessions et cycles, des formations sur mesure, qui peuvent avoir lieu dans les entreprises ou à l’École militaire. Ces formations portent sur des questions qui intéressent plus particulièrement certaines entreprises et sont accessibles pour les salariés de ces dernières.

L’IHEDN assure, entre autres, une formation en Intelligence Économique et Stratégique. Qu’entendez-vous par le concept d’’Intelligence économique et stratégique’ ? Quand ce concept est-il né ?

Les formations sur l’Intelligence économique et stratégique sont transversales nécessairement transversales, pluridisciplinaire et ouvertes sur le monde, dont on sait qu’il est en profonde et si rapide mutation. Les questions les plus diverses sont traitées. Notre association entend contribuer au développement d’une intelligence sociétale et stratégique, dont la dimension intergénérationnelle est une donnée majeure. Il s’agit de permettre la collecte de toutes données sociétales, et partant notamment économique, indispensables pour les prises de décisions pertinentes stratégiques en matière civile tout autant que militaire. Il ne s’agit pas d’un concept nouveau, mais plutôt d’un concept en pleine évolution. Qu’il suffise d’observer combien la veille et ses techniques peut être considérée comme en pleine révolution. Nous ne sommes plus en présence d’un monde fermé, mais ouvert “à tous vents”, avec tous les risques économiques tout autant que sociétaux et militaires qui en résultent nécessairement. Le danger n’est plus seulement l’absence d’information et d’analyses, mais l’excès et l’incertitude résultant d’une multiplication des capteurs et les risques d’évaluation de la véracité et de l’importance des sources et documents.

060612_the_chessboard_575x270-panoramic_17441

Qui est concerné par cette formation ? Quels en sont les aboutissements ?

Toutes les personnes intéressées par ce domaine peuvent s’inscrire à cette formation, après étude de dossier. Bien évidemment ces personnes doivent avoir des pratiques et un éthique compatibles avec l’esprit de défense. A l’issue des formations, des diplômes seront remis aux participant/e/s. Notre association IE-IHEDN regroupe ainsi toutes celles et ceux qui ont suivi des formations en matière d’Intelligence économique et stratégique dans le cadre des formations de l’IHEDN. Nul ne saurait contester l’importance de tels réseaux tant sur le plan professionnel que personnel.

Pensez-vous que le principe d’Intelligence économique est convenablement répandu au Moyen-Orient ? Au Liban ?

Je suis de ceux qui considèrent que l’intelligence économique et stratégique est pratiquée dans le monde entier. Bien évidemment l’importance des pratiques y relatives dépend de l’histoire, de la culture, des systèmes de formation, tant militaires que civils, en chaque Pays. Les pratiques en ces domaines sont donc sensiblement différentes selon qu’il s’agit de l’Afrique, des Amériques, du Moyen-Orient, ou encore de l’Asie. Nous pouvons constater, par exemple, que la pratique de l’intelligence collective n’est bien évidemment pas la même selon les cultures et système politiques. Le constat doit cependant être fait, qu’il n’est point de continent non plus de pays, qui pratiquent, d’une façon ou d’une autre, l’intelligence sociétale et stratégique. Tous sont confrontés à de comparables menaces géopolitiques, sociétales et économiques dont certaines résultent de l’utilisation de technologies toujours plus rapides et intrusives dans toutes les institutions, civiles tout autant que militaires.

aa ie ihedn 1

Il existe aujourd’hui une Association des Auditeurs en Intelligence Économique et Stratégique de l’Institut des Hautes Études de La Défense Nationale, quels sont ses objectifs et ses activités ? Pourriez-vous nous donner un ou deux exemples ?

L’Association vise à favoriser le regroupement des anciens du cycle de l’intelligence économique et stratégique. Elle vise à créer des liens et un réseau intergénérationnel, militaire tout autant que civil et à servir les intérêts de l’IHEDN. Elle organise également une conférence par mois sur un sujet déterminé qui traitent de domaines culturels, économiques, sportifs, notamment. Citons, à titre d’exemple : Le sport comme acteur du “Soft Power”, Les orpailleurs en Guyane, La théorie des jeux, la “part” du droit dans la guerre économique.

43db38e063f1affccd9a1b998f3a3dc4

Une fois par an, un forum est organisée qui permet de traiter les questions les plus ouvertes et variées qu’implique les pratiques et réflexions en matière d’intelligence sociétale et stratégique.

En outre, il existe des Commissions de travail qui traitent, de façon permanente, de certaines questions qui retiennent l’attention des praticiennes et praticiens, civils comme militaires, ainsi que des universitaires et chercheuses et chercheurs. Ainsi en est-il, en autres, des Commission traitant des questions de santé, de la compliance, ou encore du sport.

Un dernier mot pour les lecteurs et lectrices de la rubrique ‘Diplomatie’ de KAMSYN ?

Je pense que les liens entre l’économie, les sociétés et la diplomatie sont absolument déterminants notamment dans une optique de géostratégie mondiale. Autrement dit, il est essentiel d’avoir une vision stratégique. Il n’est de question qui soit hors de nos préoccupations. Qu’il s’agisse du droit, de l’économie, du sport, des technologies, toutes et tous, militaires et civils, se doivent de pratiquer une veille permanente et évolutive. Sans oublier jamais que la diplomatie est en profonde évolution dans le monde contemporain. Les acteurs n’en sont point seulement les Etats, mais encore les Entreprises et les Organisations Non Gouvernementales. En d’autres termes, l’Intelligence sociétale et stratégique est au coeur de toutes les incertitudes, les mutations permanentes du monde. Point de Diplomatie efficace, sans intelligence collective, sociétale et stratégique.

Je tiens enfin à rendre hommage à toutes et tous nos Amis libanais qui contribuent, notamment par cette rubrique diplomatique, à développer une dynamique de l’Intelligence économique, et partant de l’Intelligence sociétale et stratégique, dans leur Pays et dans le monde.

Propos recueillis par Natasha Metni Torbey.

cropped-kamsyn-logo-new.jpg