Pour Une Génération Retrouvée

Ce monde va trop vite; il est désormais trop bruyant, trop connecté, trop pollué, sans cesse en ébullition pour qu’un esprit jeune, comparable à une pousse verte, puisse y prospérer et trouver le temps ainsi que le calme nécessaires afin de se développer avec et pour les autres. Les forêts ne poussent pas au milieu de cyclones permanents.

Serions-nous condamnés à n’être plus que des tubes digestifs ambulants, sans jugement ni libre arbitre, coupés des enseignements de notre passé et de la sagesse millénaire qui nous a permis d’évoluer ? Absorbés dans un présent perpétuel et virtuel, esclaves d’une reconnaissance en ligne et d’un divertissement poussé à ses extrêmes ?

Une fois le cycle éducatif officiel terminé pour ceux qui ont la chance de l’achever, qui a encore aujourd’hui le temps pour se consacrer à son développement personnel continu en tant qu’humain  ? À la recherche et à la constitution d’un esprit riche et cultivé pouvant se contredire et ayant la souplesse de se retourner afin d’effectuer sa propre autocritique?
Cela dans le but d’être conscient en tant que citoyen, participant activement à la vie publique?

L’intelligence et la raison, respectées par les sages de l’Antiquité, puis par ceux de la Renaissance, sont de nos jours de plus en plus bafouées.
Or, sans les coupler à une certaine forme d’empathie, d’engagement et de spiritualité, que reste-t-il encore de l’humanisme tant chanté par nos ancêtres? C’est quoi encore être humains aujourd’hui? Les notions de bien commun et de civisme sont-elles en passe d’être démodées en vue d’un sauve-qui-peut généralisé, d’accusations à tout va et du chacun pour soi ?
De nos jours, pour ceux qui sont nés dans certains pays, dans certains milieux, il apparaît bien vite qu’il y a des questions qu’il n’est pas bien vu de poser. Au risque desquelles, c’est le bannissement assuré. Bannissement social, culturel, d’une communauté, d’un club, d’un parti, d’une société..

« Si vous voulez être aidés, vous devez vous aider vous-mêmes !» a lancé le coordinateur des Nations unies au Liban M. Jan Kubis lors d’une rencontre-débat à laquelle il était invité par l’Ordre des rédacteurs Libanais. (L’Orient- Le Jour 6/2/2020)

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Au Liban, avant de se révolter à partir du 17 Octobre 2019, nombreux sont celles et ceux qui longtemps se sont tus parce qu’ils n’avaient plus le choix, absorbés qu’ils étaient par leur propre survie quotidienne. D’autres avaient continué leur lutte pour la construction d’un état de droit.
Trouver/ garder un emploi (voire en cumuler plusieurs par nécessité) pour rembourser les dettes, joindre les deux bouts (si possible), trouver de l’eau, de l’électricité, du pain, des médicaments, s’accrocher à sa terre, construire une vie digne.
Le reste du temps, à cause d’un chômage et d’une corruption galopants, ils restaient scotchés à leur écran ou à leur quartier, où ils finissaient de vivoter par procuration, avant de crever sans avoir vécu.
Mais qui pouvait leur en vouloir? «D’abord survivre….ensuite, peut-être… rêver». 

D’autre part, celles et ceux qui peuvent lire ces lignes, titulaires de diplômes prestigieux, à la tête d’activités florissantes, entrepreneurs à succès, décideurs ou ex-rentiers, alors que le pays a le plus besoin d’eux (et d’elles). A ceux d’entre eux qui sont inactifs; vont-ils continuer dans leur déni, leur formagisme et éventuellement prendre la fuite devant les écuries d’Augias? Ou bien vont-ils enfin retrousser leurs manches – comme déjà beaucoup de leurs collègues – et choisir de contribuer ainsi tous ensemble à l’effort collectif ?

En trente ans, la situation générale de notre pays au niveau économique et social mais aussi aux niveaux écologiques, des infrastructures, de l’électricité et de l’eau, des embouteillages sur les routes, de l’emploi, de la sécurité, de la santé, de l’éducation.. mais aussi plus simplement, de la courtoisie et de la gentillesse, tout cela s’est détérioré de manière exponentielle. Devant cet état des lieux, que faire ?

Plusieurs initiatives existent, de nombreuses idées aussi, mais la meilleure des graines avec toute la bonne volonté du monde ne suffisent pas à faire éclore la fleur, si le sol lui-même s’est refermé. Presque 3 mois après le 17 Octobre 2019, plus que des cris, ce qu’il faut maintenant ce sont des idées et du souffle, un plan d’urgence stratégique s’inscrivant dans le temps long, en concertation avec les partenaires internationaux du Liban et la communauté internationale. Ce qu’il faut ce sont des propositions étudiées, rapides et concrètes. Mais aussi un sursaut général, pour un véritable chantier collectif national.

Parce qu’à ce rythme, dans dix ans, ou même plus tôt, si rien n’est fait, il n’y aura plus rien.
Nous avons toutes et tous urgemment besoin d’établir une vision concrète pour le futur que nous voulons. Cela passe d’abord par la revivification de nos institutions. Parce qu’il semble que le monde et notre région seront amenés à connaitre des bouleversements géopolitiques majeurs qui vont changer pour toujours la place de l’individu et les choses telles que nous les connaissons aujourd’hui et les avons toujours connues.

De jour en jour, la notion de liberté s’efface de la carte du monde, sous tous genres de prétextes, et la place des libres-penseurs rétrécit comme peau de chagrin dans un monde de plus en plus dangereux, intolérant, meurtrier et sourd. Bien sûr, malgré ce tableau en clair-obscur, une multitude de bonnes initiatives permettent toujours de garder l’espoir.

C’est alors aux ”guérisseurs sociaux”: bâtisseurs de ponts, catalyseurs, médiateurs, aux nombreux analystes aux nuances réalistes, aux rêveurs de s’impliquer aussi dans un monde de plus en plus polarisé, òu l’émotion hypnotise les foules mais aussi souvent les décideurs eux-mêmes et prend en otage la majorité des débats.

Dans notre monde globalisé, avec ses avantages et ses inconvénients, plusieurs exemples de pays d’Europe ayant déjà mis en place avec succès une décentralisation administrative efficace sont autant de cas d’école ayant favorisé la gouvernance, l’alternance,  la démocratie, la responsabilité, les réformes et le redressement économique.

Les arbres ne poussent plus au milieu de cyclones perpétuels, et même les sages disparaissent des contrées livrées constamment aux vents les plus fous.

Nous avions un paradis. Contrairement à beaucoup d’autres peuples, malgré tout nous avons toujours un pays; nous avons toujours un rêve..ou même plusieurs. Tâchons donc de rester éveillés afin de tous ensemble les réaliser.

Emile E. ISSA

KAMSYN PR