Appel pour un renouveau démocratique au Liban

‘‘Notre vie est ce qu’en font nos pensées” Marc-Aurèle

Neuf mois après la révolution du 17 Octobre au Liban, et quelques mois déjà après la formation du gouvernement du Premier Ministre Hassan Diab dans les circonstances que l’on sait ; le Liban – bientôt centenaire en automne prochain –  est comme jamais dans son histoire récente, face aux plus grands défis de son existence.

Au moins quatre crises secouent le pays et coupent dans le vif d’une population martyrisée par 15 ans de guerre civile et mille rebondissements traumatiques depuis les accords de Taëf.
Quatre crises au moins donc, s’emboitant l’une dans l’autre, dont une crise financière, une crise économique, une crise politique, la crise du Covid-19 et encore…

Juste ces derniers jours, le taux de change de la livre déjà malmené s’est aussi détérioré, et avec lui non seulement le pouvoir d’achat de la population, mais aussi sa capacité d’accès aux produits de première nécessité, ce qui implique sa survie à court/moyen terme, et plus que tout… son moral.

Or une population qui a faim, qui voit aussi ses maigres économies et le dur labeur d’une vie, fondre comme neige au soleil comment va-t-elle réagir à l’avenir ? Surtout après s’être égosillée depuis le 17 Octobre à ce jour pour faire entendre sa voix ?
Qu’en serait-il dans pareil contexte, des rivalités anciennes et nouvelles ?

Les slogans chantés de part et d’autre ces derniers jours, ainsi que la réapparition des différentes tensions qui se sont manifestées ne sont pas là pour rassurer le citoyen lambda soucieux d’assurer pour sa famille le minimum de base, soit de quoi manger, se soigner, se loger et s’instruire.

Si toutes les sonnettes d’alarme possibles et imaginables ont déjà été tirées depuis belle lurette, par les citoyens ordinaires, les manifestants, les médias, les activistes engagés, les partis politiques, les instances religieuses, la communauté internationale et la nature elle-même; il est évident qu’aujourd’hui, le Liban est face à plusieurs échéances locales et internationales décisives dans les prochaines semaines, quant à sa formule et sa raison d’être, que d’aucuns ont déjà maintes fois remis en question.

Certaines de ces échéances sont plus ou moins indépendantes de sa volonté car étroitement liées au contexte régional et au rapport de force entre les parties prenantes à la veille de la mise en application du Caesar Act, de l’annonce du verdict du Tribunal International pour le Liban etc..
D’autres beaucoup plus modestes, seraient entre les mains des décideurs locaux, encore faut-il qu’ils réussissent par magie à se mettre enfin d’accord pour laisser leurs rivalités fromagistes de côté et pour écouter sincèrement les nombreuses revendications urgentissimes des Libanais et Libanaises, afin de sauver enfin les meubles qui peuvent encore l’être. Or il apparait à présent, avec ce très bref état des lieux que ceci ne relève plus que du ‘‘wishful thinking”, ou d’un vœu pieu.

Après une période de grâce de 3 mois, où les plus optimistes auraient d’abord attendu pour voir venir ; par la force des choses aussi du confinement ; il est clair que les décideurs ont perdu trop de temps à se chamailler entre eux, au grand dam de la population qui le déconfinement venu, se remet à hurler sa souffrance à juste titre, dans une attente anxieuse de réformes urgentes et courageuses qui se laissent encore attendre.

Devant l’absence de suffisamment d’actions concrètement palpables sur le terrain,
et devant le contraste rapidement grandissant entre les différentes aspirations des Libanais et Libanaises, il est clair aujourd’hui que le système Libanais, tel qu’établit en 1943, a atteint ses limites et qu’il y’a plusieurs projets divergents en compétition quant au Liban de demain.

Cycliquement, tout au long de notre histoire, la politique des deux poids deux mesures a été avec d’autre causes, une des sources de conflits systémiques dévastateurs, et cela étalés sur des cycles revenant en moyenne environ chaque quinze ans.

Il est aussi évident qu’il a été à maintes reprises, impossible d’édifier un état de droit en pleine capacité de ses moyens, tant que l’armée libanaise n’était pas la seule détentrice des armes et que certaines parties s’estimaient chacune à son tour, gravement lésées au profit d’autres.

Or pour qu’un nouveau Liban voit le jour, où les prochaines générations pourraient vivre ensemble, peut-être autrement, mais dignement en paix, avec un état de droit s’appliquant également à tous, et des services de qualité dignes de ce nom :

Par exemple, et la liste est non-exhaustive : une éducation publique et privée solides, un système de santé rendu accessible aux plus démunis, une économie assainie, un système légal modernisé inclusif et respectueux de la diversité, une charte de respect de l’environnement, une justice plus indépendante, des opportunités de travail et surtout le monopole de la force dans les mains de l’armée libanaise, avec une distanciation et neutralité positive du Liban face aux conflits régionaux…

Il faudrait pour cela commencer par refuser le fait accompli et le défaitisme comme situation définitive. Beaucoup de voix se sont fait entendre récemment de part et d’autre, pour remettre en cause les différentes formules et compromis depuis 1943, nous ayant amenés où nous sommes aujourd’hui.

Certains revendiquent aujourd’hui par exemple, de débattre et de s’entendre sur de nouveaux modèles de gouvernance allant de la décentralisation administrative élargie, déjà prévue et incluse par l’accord de Taëf, mais toujours pas appliquée,
à l’étude approfondie des modalités de son application dans un pays complexe comme le Liban.
D’autres exprimant juste leur refus, et ayant différentes aspirations que l’on devine peut-être, car pas encore clairement déclarées.

Les sujets urgents faisant débat et qui carrément parfois disons-le, divisent les libanais ne sont pas tous otages de la gymnastique géopolitique tributrice d’axes régionaux ou internationaux et de leurs centres de décision.

Certains sujets beaucoup plus modestes, et accessibles dans leur mise en place, touchent notre style de vie et les codes de la société de demain dans laquelle nous voudrions vivre et que nous souhaiterions bâtir.

L’évolution des mœurs et des mentalités a récemment permis par exemple la légalisation de la culture du cannabis et sa consommation strictement dans un but thérapeutique et médicinal; s’inscrivant dans une tendance internationale.

D’autres par exemple, imaginent aussi l’évolution vers une société moins fermée, plus égalitaire en droits et interconnectée, avec la mise en place du mariage civil, et de statuts personnels le régissant, l’abolition du système de la ‘Kafala’ et sa substitution par un mécanisme légal moderne régissant le travail de la main d’œuvre étrangère et ce dans la dignité de la personne humaine…

Il est vrai que ce ne sont pas pour l’instant des sujets dans le top 3 des priorités, et qu’il faut sûrement palier maintenant au plus urgent.
Il n’en demeure pas moins qu’il faut aussi les mentionner car la personne humaine telle que définie par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 ne se suffit pas seulement de pain et de travail au cours de sa projection dans son avenir personnel. Il y’est surtout question de dignité.

La dignité. C’est aussi ce mot, qui avec beaucoup d’autres, pourrait résumer, peut-être, une grande partie de la colère des manifestants de tous bords et qui s’ajoute aux revendications économiques et sociales urgentes auxquelles les parties prenantes prônent à ce jour des solutions et approches contradictoires.

Devant toutes ces questions, et quelques pistes, il apparait que ces revendications ne pourraient à l’avenir ne passer que par deux chemins :

Ou bien celui de la rue, avec toutes ses inconnues, maintenant grandissant encore plus et ses risques énormes que nous redoutons tels que déjà vus dans notre passé pas si lointain.

Ou bien, et nous l’appelons de tout cœur, par celui des institutions et du processus démocratique et c’est cela la raison de cet appel.

La beauté d’un système démocratique est que la Constitution prévoit et garantit l’alternance dans l’exercice du pouvoir, ainsi que le choix par le peuple de ses dirigeant(e)s.

Comment donc ne pas appeler à un renouvèlement urgent de la classe politique toute entière car toute responsable, certes à des degrés divers, mais responsable quand même, de la situation catastrophique où nous nous trouvons ?

C’est un travail de longue haleine, pour celles et ceux qui veulent un Liban meilleur.
Bien sûr, la place manque ici pour faire une liste détaillée de tous les sujets importants.
Il est normal que les Libanais et Libanaises qui aiment leur pays se sentent amenés à contribuer aux débats en cours, cela selon leurs compétences.
Nombreux sont celles et ceux qui déjà travaillent avec abnégation, pour apporter des propositions diverses et importantes.

Au cours des derniers jours, par exemple, tel que paru dans le quotidien L’Orient-Le Jour, le 7 juin 2020, des personnalités libanaises maronites ont publié un manifeste appelant au changement devenu nécessaire à la tête de l’État, du gouvernement, et du Parlement. Un certain nombre de personnalités d’autres confessions ont ensuite salué le courage des signataires du manifeste, et choisi d’y joindre leurs voix…

Je contribue à cet effort, par mon analyse plus haut.
Le plus grand défi à ce jour est la poursuite de ce débat national urgent et l’organisation autour d’une ou plusieurs structures claires et souples, afin que les grandes lignes et les étapes menant au Liban de demain que nous bâtirons tous ensemble, soient définies.

Oui ce chemin est difficile, mais ‘‘c’est aussi souvent le difficile qui est le chemin”. Kierkegaard.

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Emile E. ISSA  Twitter Badge Instagram Badge linkedin-badge