Nuit des Idées 2021: Rencontre avec Mme Marie Buscail, Directrice de l’Institut Français Beyrouth

Le 28 janvier 2021, l’Art et la Culture étaient à l’honneur. 24 heures de transmission directe de la Nuit des Idées 2021, pendant lesquelles artistes, philosophes et penseurs ont partagé, avec un public mondial assoiffé de connaissance, leurs œuvres originales, miroirs de leur perception actuelle du monde.  

La crise sanitaire causée par le coronavirus a bouleversé le monde entier. Confinée et suivant au quotidien les nouvelles relatives à l’évolution de la pandémie, l’humanité ne pouvaient qu’espérer une chose : donner raison à Dostoïevski lorsqu’il affirmait que « L’art sauvera le monde ». Ainsi, la Nuit des Idées 2021 se déroula le 28 janvier 2021, envers et contre tout. Constituant une lueur d’espoir, lumière dans l’obscurité, pour celles et ceux qui, «séparés tout ce temps par une distance infranchissable, ressentaient désormais avec une violence décuplée cette proximité retrouvée » (S. ZWEIG). Pour sa 6eédition, cette manifestation culturelle et artistique, organisée par l’Institut français a réuni 75 pays sur 5 continents. L’édition de la Nuit des Idées au Liban, s’est déroulée via le partenariat Institut Français du Liban, Banque BEMO et l’Orient- Le Jour, avec le soutien de médias et partenaires réputés pour leur engagement culturel.

Le thème ”Proches” a été choisi dans le but de permettre d’interroger la transformation de nos rapports à l’espace et aux mobilités, les nouvelles solidarités que la crise de nos modèles économiques et sociaux appelle à construire, ou encore la place du numérique dans nos sociétés, qui façonne plus que jamais notre rapport au monde. KAMSYN PR, partenaire de la Nuit des Idées pour la troisième année consécutive, a aussi accompagné l’évènement, en ouvrant le site web de son bureau de conseil en communication et ses réseaux sociaux, aux artistes, éditeurs, journalistes et producteurs de vin, afin de les encourager à s’exprimer via un témoignage personnel vidéo, autour de thèmes d’actualité comme: la proximité,la culture, l’éducation, la liberté d’expression, la diversité, la solidarité et de la démocratie. (Voir les témoignages vidéo au bas de l’article).

De plus, pour mieux connaitre cette initiative, renforcée cette année d’une dimension digitale inédite, KAMSYN PR a rencontré Mme Marie Buscail, Directrice de l’Institut français du Liban.

À l’heure actuelle où le monde entier est bouleversé par la pandémie, les organisatrices et organisateurs de la Nuit des Idées et l’Institut Français du Liban n’ont pas perdu espoir. L’édition 2021 est un succès, malgré tout. Quels ont été les principaux enjeux pour l’organisation de l’événement et le choix de la thématique principale ?

Dans ce contexte de crise, à l’instar de la majorité des institutions culturelles, un travail de  réflexion et de redéfinition des modalités d’action de l’Institut français s’est imposé, afin de maintenir et de renouveler les coopérations avec nos partenaires et les liens avec nos publics. A la faveur des possibilités qu’offre le numérique, a ainsi émergé l’idée d’une immersion numérique inédite de 24 heures qui donnerait à voir des idées, des performances, des rencontres intimement liées à un lieu, à un espace. La thématique de la Nuit des idées est choisie chaque année par l’Institut français de Paris. Ce choix  constitue toujours une invitation à penser les mutations et les défis contemporains auxquels nous sommes confrontés. Bien que cette thématique autorise un traitement très large, elle invite plus particulièrement à penser les conséquences de la crise sanitaire, économique et sociale. Elle convie pour la première fois à un tour du monde de la pensée et donne à voir des idées intimement liées à un lieu, à un espace.

Dans quelle mesure pouvons-nous parler de proximité lorsqu’il s’agit d’un contexte virtuel où beaucoup de concepts sont repensés ?

La proposition incite bien sûr à interroger la place du numérique dans nos sociétés, et ses conséquences  sur notre manière de vivre nos relations sociales ou l’exercice de notre travail. Alors que la modernité se caractérise par un accès au monde toujours plus facile, qui nous rapproche de ce qui était lointain, nous avons souvent le sentiment qu’elle crée de la distance avec ce qui nous entoure, ce qui devrait nous être proche et immédiat. En somme, il devient difficile de trouver la bonne distance aux informations, aux êtres et aux choses. 

Pour revenir à votre question, l’une des pistes de réflexion que l’Institut français du Liban a voulu proposer à travers ce thème de la Nuit des idées est précisément celui-ci : bien que dans un espace virtuel, le numérique offre la possibilité d’articuler concepts, images et mouvement d’une façon totalement neuve et, de cette manière, il crée une nouvelle forme de proximité.

Pensez-vous que nous sommes devenus prisonniers de notre propre planète et victimes de nos propres inventions ?

Internet, le numérique sont avant tout des outils technologiques, et comme tels, ils sont marqués par une ambivalence constitutive : à la fois remède et poison ; nouvelle aliénation et nouveau processus créatif d’émancipation. Tout dépend des usages qu’il en est fait. Mais cette question n’est pas nouvelle et resurgit dès qu’une technologie décisive nous fait changer de paradigme en offrant de nouvelles possibilités.  C’est précisément le rôle du débat d’idées que d’analyser  les évolutions de nos sociétés et l’impact de l’humain sur son environnement et, aujourd’hui, d’éclairer la réflexion sur notre nouvelle « condition numérique ».

Le Liban est à l’honneur de cette nouvelle édition, ce qui met l’accent sur les étroites relations entre la France et le Liban. Qu’aimeriez-vous dire à ce sujet ?

La thématique de cette 6ème édition, « Proches », a une résonance particulière au regard des liens qui unissent le Liban et la France : liens historiques bien sûr, mais également les liens d’amitié et de respect que nous nous portons. Il nous a semblé important en ces temps difficiles de mettre en valeur la profondeur de cette amitié qui s’ancre, au-delà de la crise, sur ce que nos deux pays ont en partage : la francophonie, la valorisation de la culture et des savoirs, l’ouverture sur le monde… C’est ce qui nous a naturellement conduit à mettre à l’honneur la scène artistique libanaise, soumise à rude épreuve par les crises multiples qui affectent le Liban et meurtrie en son cœur par la tragédie du 4 août dernier. Ce sont ces liens si singuliers que Son Excellence l’Ambassadrice de France au Liban, Anne Grillo, a évoqué l’occasion du lancement de cette nuit numérique mondiale le 28 janvier 2021.

 La crise par laquelle passe le Liban revêt multiples facettes, ce qui a, indubitablement affecté la scène artistique et culturelle libanaise. Comment percevez-vous cela ?

L’explosion du 4 août 2020 a durement touché un grand nombre d’institutions culturelles et d’artistes. La France s’est immédiatement mobilisée et accompagne non seulement ses partenaires mais plus largement, un large spectre d’acteurs du secteur culturel à travers différents dispositifs et fonds d’urgence : restauration du patrimoine architectural endommagé, aides au cinéma, réhabilitation des ateliers d’artistes et soutien aux échanges… au total, la France a déjà apporté une aide de 2 millions d’euros au secteur culturel libanais suite aux explosions.  Mais on ne peut oublier que la pandémie, mondiale, déstabilise toutes les économies. La culture à travers le monde entier est frappée de plein fouet. Elle doit réinventer son modèle économique pour trouver un nouvel élan – et le numérique peut naturellement y contribuer !

Pensez-vous que l’art et la culture ont toujours leur place dans un pays qui connait une importante  fuite des cerveaux ?

La culture est intrinsèquement un acte de résistance !  Ce n’est pas pour rien que, parmi les personnes qui pourrait le quitter mais ont le courage de rester au Liban, on compte beaucoup d’artistes, qui savent précisément que l’art et la culture sont l’identité et l’âme d’un pays. La culture constitue une source auprès de laquelle puiser la force de se reconstruire, et aussi de se renouveler. A l’Institut Français du Liban, nous sommes convaincus qu’elle peut jouer ce rôle, au Liban, précisément dans la situation actuelle – et en interaction avec les cultures du monde entier.

C’est ce qu’a souhaité montrer cette Nuit des idées inédite, en donnant à découvrir pendant 24h les scènes culturelles locales des quatre coins du globe. Chorégraphe, danseuse, réalisatrice… ses œuvres ont connu de grands succès. 

À l’âge de 28 ans, Jana G. Younes accumule les succès artistiques. Benjamine d’une famille de cinq filles, elle obtient son diplôme en Audiovisuel de l’Institut d’Études scéniques audiovisuelles et cinématographiques (IESAV) de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ). En 2017, elle devient co-directrice du Beirut Contemporary Ballet, fondé avec Jens Bjerregaard, danseur et chorégraphe danois, ayant joué un rôle important dans le développement de la scène artistique danoise. Entre réalisation de courts-métrages, vidéo-danses, publicités et danse, Jana G. Younes multiplie les casquettes. Pour la Nuit des Idées 2021, Jana s’est impliquée personnellement, en partageant à travers un message vidéo, ses attentes et son enthousiasme quand à ce projet essentiel pour la culture au Liban et dans le monde.

Parmi ses « screendance » les plus connus et célébrés par la critique : « Orenda » (2013)« And so do I » (2016) avec Jens Bjerregaard et Giulia Barbone, et « Ghazal » (2018), première production du Beirut Contemporary Ballet, tous disponibles sur le lien suivant : https://vimeo.com/janayounes.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier film « Force de la Femme – La Clinique » ? De quoi s’agit-il ? Qu’interpelle-t-il ?  

Ce film de danse, réalisé en collaboration avec LaClinique et le Dr. Michel Moutran, est une ode à la force féminine, un hommage à toutes les femmes du monde entier. Guidée par son intuition, une femme (dont j’interprète le rôle), aux yeux bandés, se déplace sur un terrain aussi bien minimaliste que raboteux. Il s’agit d’une visualisation abstraite de l’instinct des femmes, et de leur capacité à surmonter les difficultés avec puissance et grâce à la fois. 

L’explosion tragique du 4 août au Liban a constitué un séisme, tant sur la scène politico-sociale que sur la scène culturelle et artistique. Comment avez-vous vécu cela ? Comment cela se répercutera-t-il au niveau de vos œuvres ? 

Après l’explosion, tout a naturellement été interrompu. Le deuil a intégré notre art et de nombreux projets indépendants ont vu le jour, au lendemain de cette catastrophe dévastatrice. Une vidéo que nous avons réalisée en témoigne : Le Requiem, qui débute par une citation de Bertolt Brecht: « Dans les sombres temps, le chant sera-t-il toujours ? ». Question à laquelle Brecht répond par « Oui, le chant sera et l’emportera sur les sombres temps »

Alors que nos larmes n’ont pas encore séché, nous nous retrouvons aujourd’hui plus que jamais unis. Le Beirut Contemporary Ballet, dont je suis la fondatrice aux côtés de Wafa Bouty et de Jens Bjerregaard, et qui a été gravement touché par l’explosion, a bénéficié du financement du Fonds de solidarité des Pays-Bas. Cette union se traduit également par la volonté de maints artistes de lutter contre l’avant-4 août et ce qui s’ensuivit, de panser les blessures et de franchir les frontières imposées par la société ou la crise sanitaire. C’est dans ce sens que 5 danseurs et un chorégraphe préparent actuellement une première représentation publique à Beyrouth : Trespass. 

Le confinement, au niveau mondial, par la pandémie a-t-elle étouffé tes sources d’inspiration ? 

J’ai failli croire, à un certain moment, que l’imagination et l’inspiration allaient me jouer de sales tours, que plus jamais je ne pourrais les retrouver. Et comme nous ne pouvons forcer l’inspiration, je trouve cela important de se libérer des contraintes morales, de pleurer, de « vider son réservoir » et de se lancer dans son art. Je me suis finalement ressaisie, j’ai repris mes livres et mes films et petit à petit, le chemin s’est fait. Cela n’a certainement pas eu lieu du jour au lendemain, mais j’ai pu comprendre que rien n’est statique, que le monde s’ouvre, lorsque l’on veut, à de nouvelles opportunités.  La Nuit des Idées est en est un exemple essentiel.

Comment l’art et la culture peuvent-ils, aujourd’hui, provoquer un bouleversement au Liban pour un renouveau inédit ? 

L’art et la culture ont toujours occupé une place importante au Liban et cela persiste, avec plus de confiance et plus de ténacité. L’ambition, la volonté de transcender le statu quo et de parvenir à la vérité. Tant d’éléments qui feraient du Liban le pays duquel bon nombre de Libanais rêvent. À mon avis, le bouleversement doit se faire au niveau des artistes eux-mêmes qui pourraient, à leur tour, le provoquer au niveau du pays. 

Propos recueillis par Natasha Metni Torbey

Mot de Tatiana, des Éditions Oueidat.

Mot de l’Artiste Photographe, Joanne Issa, du Domaine des Tourelles.

Mot de Natasha Metni Torbey, journaliste, contributrice de KAMSYN PR et chargée de communication à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, USJ.